Ce que l'on laisse derrière soi.



- Toi tu es de Lyon !
- comment le sais tu ?
- tu tiens ton coude à l’horizontale.

 10 années se sont écoulées et pourtant je le remarque, certains de mes mouvements ne m’appartiennent toujours pas. Ils sont toujours la marque de la première personne dont j’ai suivi le travail en  tango. Danser ces mouvements ce n’est pas danser « ma » danse.  Je  reproduit les mouvement d'un. Une drôle de sensation m’habite, j’aimerais être moi-même.

A force de demander pourquoi certains intervenants ne dansent jamais avec leurs élèves. Un jour, j’obtins une réponse franche de l'un d'eux/elle.

 « Danser avec mes élèves, c’est d’un chiant. Ils dansent bien, ce n’est pas le problème. Le problème c’est qu’ils me ressemblent trop, et danser avec eux me donne l’impression de danser avec moi-même. J’ai l’impression de me masturber »

Hors la rudesse du propos, cette phrase me fit poser de multiples questions dont la suivante :

Des choses allant au-delà d’une répétition de mouvement se transmettrait-il ?

Des années passées sur les milongas, je remarque que le souvenir de certaines étreintes me hantent.

Ces étreintes sont peu nombreuses et résultent de moments de rencontre singulière dans la danse. Dans certains contextes, j’en revis corporellement le souvenir et ceci à des distances géographique ou temporelles plus ou moins lointaines. C’est comme si je transportais en moi un morceau de cet  autre, rencontré dans la danse et cela, à vie.

 Certains de ces legs transmit dans l’étreinte, me donnent envie de les transmettre à mon tour.  Pour d’autres, bien que parfois nécessaires à la construction, par respect j'évite.




De ce constat, je prends alors conscience que moi aussi je laisse depuis 10 ans des morceaux de ce que je suis dans la danse. Des morceaux qui se mélangent à d’autre pâte à modeler et qui se transmettent hors de mon contrôle de proches en proches.   

C’est comme si il existait une sorte de conscience global du tango échappant à toute temporalité ou géographie. Ceci pose alors la question des sources dans le tango , qui tout à coups deviennent bien plus multiples que ce que l’on pourrait croire quand l'on débute à réfléchir.  

En dansant  au grès de mes voyages, de mes rencontres, mon tango s'est nourrit des tangos des autres qui eux aussi portaient des morceaux d'autres tango, et ainsi de suite.... Il existerait alors une sorte de mémoire institutionnelle, géographique, personnelle dont mon corps s'inspire pour exprimer sa singularité. Une singularité  qui au contact de la communauté, elle aussi devient éternelle. 

C’est beau de savoir que même toi qui me lis, si tu danses le tango,  je porte quelque part en moi ta marque directe ou partagée. Et cette marque je la partage a mon tour dans mon étreinte.