Sortir des dominations dans le tango par la scène




La milonga, entre réalité et fixions offre à toute personne y prenant part, l’expérience de la scène.




Nous sommes dans l’espace de la milonga à la fois acteur et spectateur. Quelque part dans ce huis clos entre les planches et le parterre se situe la scène en tant qu'espace.

Il existe en effet plusieurs formes de scènes. Institutionnelles pour les théâtres, surgissantes comme des chapiteaux en pleine nature, appropriées comme un quai de gare, projetées dans un livre, voir même intériorisées chez le clown.  






Mais en fin de compte qu'est-ce qu'une scène ?

 Grossièrement, la scène serrait un espace pouvant apparaitre à tout moment sur l’action de la division de l’espace abstrait en deux pôles (spectateurs/acteurs parterre/plancher). Cette division de l’espace crée un vide entre ces 2 ensembles d’où la scène en tant qu'espace peut émerger.

 Cet espace qu'est la scène n'est pas neutre. C’est clairement un lieu de rencontre, d’expression, d’exploration, de questionnement et de conflit. deux sorte de sujets peuplent les scènes, les uns appelés acteurs, les autres appelés spectateurs. Tous les deux ont un rôle bien défini, les acteurs produisent des objets et spectateurs qui par le constat les rendent réels, et leur accordent une valeur d'appréciation plus ou moins positive.

Magie du théâtre ! Qu'importe la salle, la scène et ce qui va se passer sur scène. L'essentiel c'est que quelque chose va se passer. Andreï Makine  

 La scène est donc un lieu particulier, où tout est possible, car à part, et limité dans le temps. Cette garantie que la sortie de scène permet un retour à la normale ouvre alors une champs de liberté infinie. La mise en scène libère. L'individu devient acteur.

 Dans le cas de la mise en scène l’acteur autant que le spectateur ont besoin de l’autre pour s’accomplir et ainsi permettre l’émergence d’un objet particulier ayant une valeur "artistique", la scène propose un contrat bien plus équitable que celui de la domination.



 Rapporté à notre univers tango, il suffirait donc de regarder les dichotomies pour deviner où potentiellement se cachent les scènes. Piste ou tour de piste, personnes qui dansent ou regardent, personnes qui guident ou qui suivent, personnes considéré comme pro ou débutant, ecetera…

Le monde entier est un théâtre, Et tous, hommes et femmes, n'en sont que les acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. William Shakespeare 

 Si le tango est une danse où peuvent se produire des moments extrêmement forts, c’est en partie à causes de règles strictes qui jusqu’à peu préservaient l’espace scénique. En effet quand le carcan de la tradition garantissait qu’une fois la Tanda finie tout le monde rentrera chez soit bien sagement (tout en proposant aussi une extension de la scène dans le réel par le mécanisme du "cafetitio") . Nous pouvions pleinement nous exprimer et nous laisser aller. S'extraire de la tradition sans tomber dans la sur-domination est problématique.

 Par exemple, dans un article précédent « non cabeco n’est pas macho » nous avions tentés de mettre en évidence les différentes facettes de cette pratique en tant qu'outil, et que malgré les apparences celui permettait en partie de s’asservir des relations dominant / dominés.

 En abandonnant le cabeco dans nos milongas, nous n'avons certes supprimé les facettes machistes de cet outil, mais aussi ses bon côtés... En fin de compte, l'espace libéré a été investi par le machisme paternaliste concrétisé actuellement par l'invitation frontale... Mais comme il est impossible d’imposer des traditions, et tant bien même on y arriverait il est fort probable que celle-ci ne trouvant pas l'encrage social à leur maintiens disparaissent sous leur poid, et donc hors BA (et encore) nous voilà donc dans une impasse.

 La retenus et l’abnégation se sont installés, empêchant l’émergence de moments forts. Et quand ceux ci tant bien que mal émergent, ils s'en retrouvent sûr-interprétés car confondus au réel.

 Il est donc imaginable, qu'en l’absence de «traditions fortes», il semblerait nécessaire de re-identifier les espace scéniques pour les conquérir en tant qu’acteur ou/et spectateur, et ainsi s’extraire des relations de domination. Et c’est sur ce registre que la colmena au travers du tango queer se doit de travailler. Déconstruire l'existant pour le reconstruire plus juste afin de supprimer les discriminations, et préserver la liberté de chacun.

 Concrètement identifié et assimilé comme espace de mise en scène en tête à tête, le moment de l’invitation donne la possibilité d’une conquête queer de celui-ci, par la performance, le jeu, la réhabilitation du pouvoir du spectateur, indépendamment de son genre social ou sexué.


 La plus belle démonstration de cette conquête fût pour moi à Toulouse sur une Milonga.

 Monsieur traverse la piste pour inviter madame, la dame qui visiblement ne veux pas danser avec, se met à faire semblant de ne pas le voir bien qu’il soit là face à elle.

 Le saugrenu s’entête en restant planté devant elle espérant la mettre dans une situation désagréable et bloquant toute autre invitation possible. La salle comprenant que qu’elle que chose allait se passer se met à focaliser son attention sur cette scène.

 Au bout d’un moment madame cède, se lève, et là, au lieu d’accepter l’abrazzo de monsieur, sans un mot le toise, 1 longue seconde passe, se tourne d’un quart de tour sur la droite, et invite la femme qui étaient assise à côté d’elle, elles se prirent dans les bras et se lancèrent ensemble sur la piste, laissant en plan monsieur.

  Au bar, les spectateurs ont bien rigolé…

Doña Rosa